Le XV de France, à l'heure du débriefing

C'est un exercice inédit et assez curieux auquel s'est livré le staff du XV de France, lundi 18 mars à Marcoussis, deux jours après une victoire contre l'Ecosse (23-16), la première de ce Tournoi 2013, qui n'empêche pas les Bleus de pointer à la dernière place de cette édition.

A mi-chemin entre opération de séduction et débrief' en toute transparence,Philippe Saint-André, le manager, Patrice Lagisquet, chargé de l'entraînement des trois-quarts, et Yannick Bru, entraîneur des avants internationaux, avaient invité à déjeuner une quinzaine de journalistes pour discuter, à bâtons rompus, du Tournoi raté et de l'avenir. Deux messages ont été martelés : 1) contrairement aux apparences qui n'ont laissé entrevoir, durant le Tournoi, qu'un projet de jeu fantomatique, les entraîneurs nationaux ont effectivement bossé et élaboré un système de jeu original dont ils ont présenté les grandes lignes ; 2) Il faut que l'ensemble du rugby français opère une révolution nécessaire pour donner les moyens indispensables à son équipe nationale d'être championne du monde en 2015.

"Nous voulons vous faire rentrer dans la machine de l'équipe de France et vousexpliquer la façon dont on prépare les matchs." Dans la salle vidéo du XV de France, c'est par ces mots que Yannick Bru a inauguré un long cours magistral, agrémenté de montages vidéo des derniers matchs, censé décortiquer les systèmes défensifs et offensifs, souvent gardés secrets. Il serait vain de rentrerdans des détails techniques et tactiques assez abscons, même pour un joueur de rugby du dimanche. "Il faudrait un séminaire de deux jours pour tout comprendredans le détail", s'amuse Patrice Lagisquet.

LES ERREMENTS DÉFENSIFS

Voilà ce qu'on a retenu : les Bleus disposent de trois systèmes de montées défensives distinctes pour contrer les défenses adverses. Décalée, rapide, inversée. Rien de franchement révolutionnaire. Sauf pour la défense spécifique au ras des rucks, très élaborée, avec des cellules de joueurs placées dans des zones précises. Les trois entraîneurs ont également pointé les errements défensifs qui ont abouti à des essais encaissés. "Par exemple, en Irlande, on encaisse un essai sur une pénaltouche, explique Bru. La consigne était pourtant :laisser de l'espace sur le bloc premier sauteur pour que les Irlandais lancent dans cette zone, plus facile à défendre. Or, notre deuxième ligne Christophe Samson a appliqué le système de défense qu'il a appris à Castres et s'est fait avoir... Nous n'avons pas disposé d'assez de temps pour acquérir des automatismes et des repères collectifs."

Sur le plan offensif, Philippe Saint-André a essayé de démontrer que les principes généraux d'attaque de l'équipe "ne sont pas aussi compliqués que les observateurs ont bien voulu le dire ou l'écrire. Et en plus, on a singulièrement simplifié le projet vu le temps, très court, qu'on a passé ensemble. On élabore des séquences qui permettent à nos joueurs de se trouver dans des positions favorables pour percer la défense adverse. On est persuadé que ça marche. Et ces stratégies ont été validées par les leaders de l'équipe." Et de tenter de nous convaincre que l'essai de Wesley Fofana contre l'Angleterre ne fut pas seulement le fruit rare d'un exploit individuel. Patrice Lagisquet décortique les images : "Le travail de Thierry Dusautoir qui ralentit la progression de la ligne de défense anglaise et permet à Fofana de se retrouver devant des joueurs lents et de prendre l'intervalle." Reste, tout de même, que les Anglais manquent cinq plaquages sur la panthère Fofana... Pas sûr que ces erreurs décisives aient été programmées par le staff.

En revanche, ce qui est certain, c'est que les statistiques de jeu sur le Tournoi sont quasi exclusivement à l'avantage des Bleus (91 % de mêlées gagnées, 53 % de rucks, 58 % de franchissement comparé à l'adversaire...). Ce qui laisse penserque le système et les consignes étaient bien en place mais que l'exécution a péché. "On s'est créé plus d'occasions que nos adversaires ! C'est pour ça qu'on croit en ce groupe. Thierry Dusautoir lui-même affirme que cette équipe peut être championne du monde", insiste Saint-André. "Mais les joueurs ont bouffé beaucoup trop de situations de surnombre. Il y a eu trop de précipitation sur des situations favorables qui existaient !", analyse Yannick Bru.

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"PRENDRE DU PLAISIR"

Mais alors pourquoi tant de déchets dans le jeu offensif durant tout ce Tournoi ? Le staff a-t-il échoué à mettre les joueurs dans les meilleures dispositions psychologiques ? "Il est vrai que les joueurs ont souvent paru tétanisés. Pourtant, avant l'Ecosse, je ne leur ai pas parlé de victoire mais de prendre du plaisir. On va débriefer tout ça, se remettre nous-mêmes en cause et on en reparle." On n'en saura donc pas plus pour l'instant. Mais d'ores et déjà, le staff concède une"erreur" commise avant le match perdu en Italie : celle d'avoir imposé une surcharge de travail à des internationaux qui avaient surtout besoin de souffler. PSA : "On le prend pour nous." Une défaite initiale qui a conditionné le reste de la compétition et plongé les joueurs dans les affres du doute.

Cette opération de communication pédagogique du staff est louable, même s'il aurait été peut-être plus opportun de la livrer avant le début du Tournoi... Mais c'est autant sur le plan politique que les entraîneurs nationaux ont voulu faire une mise au point cinglante. En juin prochain, la convention entre la fédération et les clubs qui doit fixer les règles de mise à disposition des internationaux sera renégociée."Ce sont les quinze prochaines années du rugby français qui sont en jeu, insiste PSA, qui égrène un argumentaire statistique parfaitement rodé. En France, un international peut jouer 43 matchs en une saison et être mis à disposition de l'équipe de France seulement 87 jours. Chez les Blacks, les internationaux disputent 26 matchs maximum et passent 146 jours ensemble. Les Anglais disputent 26 matchs maximum et passent 119 jours avec le sélectionneur. En Australie, c'est 26 matchs et 145 jours de mise à disposition... A haut niveau, le rugby reste un sport de fraîcheur et d'affamés. Ne pas jouer en Top 14 avant le match contre l'Angleterre a fait un bien énorme aux joueurs. On doit définitivement trouver une solution pour protéger nos internationaux. C'est aussi un problème de santé du joueur."

Sachant également que les exigences d'un match international sont largement supérieures à celles d'un match du Top 14 : "A titre d'exemple, en Top 14, détaille PSA, on a deux minutes pour récupérer après une séance de jeu de deux minutes. Au niveau international, c'est quarante-cinq secondes."

"IL Y A UN PROBLÈME DE SYSTÈME"

PSA revendique donc quelques exigences : "Avoir une vraie intersaison pour les internationaux afin qu'ils puissent se régénérer et retravailler physiquement.Disposer d'au moins treize jours avant le début de chaque compétition. Et pouvoir rassembler un groupe de 33 joueurs. Il faut trouver un accord financier qui ne lèse pas les clubs." Sur ce dernier point, Yannick Bru rentre dans le détail : "Avec 23 joueurs durant les stages internationaux, je ne peux jamais travailler la mêlée à huit contre huit ! Idem pour la touche. Nous sommes obligés d'aller chercher des joueurs du club de Massy ! Ça fait rigoler tous les sélectionneurs étrangers."

C'est même tout le système du rugby français qui serait à revoir. Pour preuve :"Dans le Top 14, on va prendre l'exemple de trois postes pour évaluer le pourcentage de présence de joueurs étrangers. Au poste de pilier droit, 88 % des titulaires en puissance sont étrangers. Au poste d'ouvreur, seulement 12 % des joueurs sont Français, 14 % pour les ailiers... On ne critique pas les clubs, mais il y a un problème de système." Il faut définitivement donner la priorité à la "vitrine du rugby français. Celle qui génère 15 millions de téléspectateurs pour un match du Tournoi." Est-ce que PSA sera entendu ? "Quoi qu'il se passe en juin avec la signature de la convention, après, nous nous mettrons en configuration Coupe du monde et on travaillera avec les moyens qu'on aura. Je n'en parlerai plus, on sera positifs à 500 %."

Dès la prochaine échéance du XV de France et cette tournée de tous les dangers en Nouvelle-Zélande (trois tests et un match contre une province néo-zélandaise), le staff des Bleus saura à quoi s'attendre. En attendant, Lagisquet et Bru vont partir sur les routes de France du Top 14 pour débriefer le Tournoi avec chaque international ayant disputé le Tournoi et Philippe Saint-André va s'offrir quelques jours de vacances.

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